« EYSSES » une épopée résistante

Suivi d'un échange avec Robert Camp "Brignairot résistant interné à la prison de Eysses puis déporté à Dachau"

Dates
  • mardi 09 mai 2017 20:00
  • Gratuit

 Soirée projection débat du film documentaire

EYSSES une épopée résistantePHOTO ACTUELLE

En 1943, sur les ordres de Vichy, 1200 résistants sont internés à la prison d’Eysses en Lot-et-Garonne à la suite d’une évasion collective avortée et réprimée. Ils seront déportés à Dachau où 400 perdront la vie. Malgré l’adversité, jamais ils ne renoncèrent à l’esprit d’Eysses.

Un esprit de résistance nourrit par le courage, la solidarité, la camaraderie et une certaine idée du collectif.
A travers des témoignages forts, ce film raconte cette formidable épopée au cœur des heures sombres de notre histoire.

En mai 1943 Robert a 18 ans il est arrêté avec une valise contenant des armes, des munitions et des explosifs.

Robert Camp, aujourd’hui âgé de 92 ans vit à Brignais, ancien résistant interné aux camps de Eysses puis déporté à Dachau, il a passé une grande partie de sa vie à témoigner auprès des jeunes écoliers, collégiens et lycéens.

Il nous interroge sur l’humanité d’aujourd’hui, en témoignant de ses doutes quant à notre contexte international actuel, nous interpellant avec des yeux pétillants de vie de n’avoir jamais plus retrouvé l’esprit de solidarité, d’entraide et de soutien qui pouvait régner entre ses camarades au cœur de cet enfer.

Sur l’une des stèles dressée en mémoire de ces résistants du Lot-et-Garonne, on peut lire ceci :

« Soyez vigilants l’oubli est la mort de la mémoire ».

Robert Camp vous dira : « Nous sommes très peu  nombreux à être encore en vie pour témoigner de cette période de l’histoire ».

Robert Camp

porteur de mémoire

 

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« Notre arrivée à Eysses »

« Suite à notre arrestation à Brive, en mai 1943, emprisonnés à Tulle puis à la prison de Limoges où nous faisons connaissance avec les punaises qui nous harcèleront jour et nuit, nous passons en jugement devant la section spéciale du tribunal de cette ville. Les sanctions vont de 1 à 6 ans de prisons et de 5 ans de réclusion pour moi, ayant été arrêté avec une valise contenant des armes, des munitions et des explosifs.

De retour à la prison, étant condamnés, nous subissons la tonte générale des cheveux (grande rigolade en voyant les têtes des uns et des autres).

Quelques temps après, pieds et mains enchaînés, deux par deux, nous sommes transportés à la gare de Limoges Bénédictins, côté marchandises. Nous traversons 4 à 5 quais, pour rejoindre un train bien voyant, puisque entouré par un escadron de GMR*.

*Les Groupes mobiles de réserve, souvent abrégés en GMR, étaient des unités paramilitaires.

 

La traversée des quais avec nos chaînes aux pieds traînant au sol, faisait penser aux bruits que font les vaches dans l’écurie : un sacré tintamarre !

Une fois dans le train (wagons anciens de troisième classe avec une porte par compartiment), tout le monde était très excité, quelques gros fumeurs réclamaient des cigarettes aux GMR sans résultat.

Puis apercevant un cheminot, ils l’interpellèrent, ce dernier s’approcha des GMR et pu leur faire passer un peu de tabac.

Alors que j’assistais à cette scène,  j’aperçu mon père autant stupéfait que moi, repoussé par les GMR, il ne put me dire quoi que ce soit.

Je ne devais plus le revoir…

Ce n’est qu’en janvier 1945, dans le train Paris-Toulouse- Perpignan, (mis à la disposition des déportés pour rentrer chez eux) que j’appris le décès de mon père par un cheminot qui m’avait reconnu.

Il avait 48 ans. Même en écrivant cette rencontre, je ne peux m’empêcher d’avoir les larmes aux yeux, sachant qu’il a beaucoup souffert de mon arrestation et de mon emprisonnement.

Avant que notre train parte, le rapide Toulouse-Paris est arrivé en gare à trois quais du notre. A côté de notre wagon, c’était le wagon restaurant, rempli de monde. Nous criions, nous montrions nos chaînes, quelques-uns partaient ….. étaient-ils choqués ?…avaient-ils fini de déjeuner ? Mystère…

Notre train s’ébranla ! Vers quelle destination et pourquoi ?  

Maintenant, j’ai la réponse précise.

Alors que tous mes camarades étaient dirigés sur la centrale d’EYSSES, je me retrouvais à la prison d’Agen. Je ne me souviens absolument pas où, quand et comment,  je fus séparé d’eux. Je crois que je suis descendu en gare d’Agen. »

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J’ai un trou de mémoire que je n’ai pu situer depuis mon retour de Dachau.

Je demandais aux gardiens pourquoi étais-je à Agen? pas de réponse.

Lâché au milieu de détenus divers, je fus pris en charge par un monsieur d’une cinquantaine d’année, présentant une grave blessure à un œil. Nous avons discuté : d’ou je venais ? Pourquoi ? etc…etc… Je lui posais les mêmes questions : pourquoi était-il ici ? etc … etc…

Le courant est vite passé entre nous deux malgré la différence d’âge, 50 ans et 18 ans.

Ce Monsieur,  je peux mettre le M en majuscule, était d’une droiture absolue : humain, chaleureux et calme. Je me suis senti protégé près de lui. Il s’appelait Edouard Laval. J’ai eu la grande joie de le revoir chez lui à St Sozy dans le Lot, au milieu d’une grande et magnifique famille que j’ai perdu de vue étant parti 20 ans à l’étranger.

Le lendemain de mon arrivée, j’étais convoqué par le directeur qui m’annonçait que j’étais là en transit pour aller à la prison de Nimes, seule prison équipée de cellules spéciales pour la réclusion d’où l’on ne peut voir qu’un petit bout de jour !!! J’étais revenu déprimé et le réconfort de Mr Laval me permis de reprendre espoir.

Quelque temps après, suite aux directives de Darnand de regrouper tous les «TERRORISTES», nous voila menottés et emmenés dans un fourgon, où (?)…. à la centrale d’EYSSES.

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Photos prises dans la centrale. (De gauche à droite – Robert Camp – Papa Laval – Jean Lafaurie – Au centre plus bas, Rémi Coste décédé au camp de Dachau)

Je fus immédiatement transféré au quartier cellulaire, où après divers interrogatoires je fus mis dans une cellule. Cette dernière comportait en guise de lit, un bas-flanc en bois, un matelas roulé pas très épais, tinette, table, chaise et étagères.

Deux jours plus tard nous étions trois, la place étant comptée pour chacun d’entre nous. Tous les jours on nous emmenait dans une rotonde faite de barres de fer (sorte de cage aux lions), le sol en gros galets, et là, on nous faisait tourner assez longtemps avec nos gros sabots de bois, les uns derrière les autres, en cadence. Une fois la séance terminée nous étions réunis dans le hall, où, avant de regagner nos cellules, un chef gardien commandait : « tous à poil et quand je dis à poil, c’était tout nu. » Puis dès que nous étions prêts, le gardien disait : «mettez vous à quatre pattes, toussez»… pendant qu’un autre gardien regardait si nous n’avions rien de caché, là ou vous imaginez… Puis, nous regagnions nos cellules respectives et dans le silence lugubre qui régnait dans ce quartier, seuls les repas passés par le guichet de la porte donnaient un peu d’animation, sinon ce n’était que des bruits de clefs ouvrant ou fermant des portes, ces bruits sont restés imprimés dans ma mémoire.

De temps en temps, on sentait, la présence du garde chiourme qui nous épiait par le judas.

Dix ou quinze jours après, nous étions transférés dans les préaux.

J’échouais au 4 où j’eu la grande joie de retrouver papa Laval. (j’ai quelques photos prises avec lui à la centrale, au dos on peut y lire écrit de sa main : « ma paternelle amitié à mon jeune et gentil camarade Robert Camp, mon compagnon de captivité à la prison d’Agen et à la maison centrale d’EYSSES ».

J’y retrouvais aussi, tous mes camarades de Limoges avec grand plaisir.

Pour dormir, j’échouais dans un dortoir de cages à poules.

Au coucher, un gardien, à l’aide d’un levier, en fermait une douzaine à la fois. Quelques temps après, suite à nos actions, elles restèrent ouvertes.

Ce qui nous permit de passer de joyeuses soirées entre nous,  avec mes grands amis, en particulier jean Lafaurie, Paul Jouvin et autres.

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La suite est connue de vous tous, le livre EYSSES contre VICHY vous en donne le déroulement. 


 

 

 

 

 

11Robert CAMP.
Eysses matricule 729

(Rémi Coste – Robert Camp – Louis Jouvin)

 

DÉPART D’EYSSES ET TRAJET POUR COMPIÈGNE

 Réunis dans la cour de la Centrale d’Eysses, nous devions tenir sur la tête un colis de la Croix Rouge, cela nous faisait rentrer le ventre pourtant pas gros à l’époque. N’étant pas très grand, la taille du pantalon de bure que je portais, m’obligeait à tirer à l’extrême sur un des cotés pour l’attacher. Malgré l’interdiction d’avoir quoique ce soit sur nous, j’avais pu garder une épingle de sûreté pour l’attacher mais malgré cela, il descendait petit à petit.
Me trouvant sur le bord de la rangée, un soldat allemand voyant mon pantalon, du plat de sa baïonnette, me le fit descendre un peu plus. Je ne pouvais rien faire, sous peine d’être signalé au chef milicien Schivo. Derrière moi, un camarade, dont hélas j’ai oublié le nom (il était de la région lyonnaise) me disait doucement : «Ne bouge pas gone, surtout ne fait rien gone.»
Le départ pour la gare de Penne me permit de le relever.14

Arrivés à la gare, nous sommes montés dans des wagons de marchandises sous des hurlements de « schnell schnell » et parfois quelques coups. Une fois les wagons fermés, nous nous sommes arrangés pour que chacun ait une place la plus convenable possible. Puis nous avons ouvert les fameux colis de la croix rouge, qui avaient séjourné dans les caves d’Eysses. Les parts de fromage, genre vache qui rit, étaient durs comme la pierre, le chocolat était blanc et tout  le reste n’était pas appétissant, mais ventre affamé…

Après une dizaine de kilomètres du départ de la gare de Penne, une explosion retentit, le train s’est arrêté les soldats sont descendus, entourant le train qui repartait très lentement. De temps en temps les soldats tiraient dans les fourrés, puis remontaient, et le train repartait normalement. Nous sommes arrivés en gare de Bordeaux. Nous avions soif, très soif, la poussière de charbon, le soleil qui avaient chauffé le wagon, et les quelques contenus du colis avalés, nous laissaient une langue épaisse. Durant ce parcours la porte de notre wagon s’était entrouverte brutalement, un cheminot avec une machine servant à remplir les réservoirs d’eau des WC des wagons de voyageurs, passa le tuyau et nous déversa l’eau que malheureusement, faute d’ustensile, nous n’avons pu récupérer. Nous nous sommes léché les mains, seules à avoir recueillie cette manne. Le train était reparti et la soif nous tenaillait de plus en plus.

Au soir du deuxième jour, le train s’est arrêté en gare de Saint Pierre Des Corps, où nous avons passé la nuit. Il y eut un bombardement qui nous fit craindre le pire. Nous sommes repartis avec un peu d’eau, 25 cl, distribué par la croix rouge, je crois à Poitiers, nous avions toujours soif.

Enfin après trois jours d’un périple qui semblait ne jamais se terminer, nous sommes descendus en gare de Compiègne, totalement assoiffés. Voyant un WC vespasienne, nous nous sommes précipités vers lui et malgré la mousse accrochée aux parois nous avons bu le plus possible de cette eau qui s’écoulait  avant que les soldats ne nous fassent mettre en rang pour gagner le camp de Royalieu.

Dans ce camp j’ai été arrêté 3 fois par des soldats très jeunes me disant «Toi youd, youd» comprenez juif. Chaque fois j’ai du baisser mon pantalon pour montrer  mes attributs. N’étant pas circoncis ils me fichèrent la paix, mais je n’étais pas fier. Vous savez ce qu’il advint à ceux qui l’étaient. Paix à leurs âmes .

Quelques jours après nous partions à cent par wagons de marchandises  pour une destination  inconnue, qui nous amena à DACHAU.

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Un voyage très éprouvant qui dura trois jours avec la  soif qui nous tenailla tout le long du trajet.

Robert CAMP  Eysses  mle  729   Dachau  mle 73193

Mais avant de terminer, je veux présenter à toutes les familles de nos camarades disparus mes sincères condoléances.

Robert Camp

Production

Film documentaire écrit et réalisé par Stéphane Bihan.